{"id":86,"date":"2026-05-08T22:09:48","date_gmt":"2026-05-08T19:09:48","guid":{"rendered":"https:\/\/lemondecache.site\/?p=86"},"modified":"2026-05-08T22:09:48","modified_gmt":"2026-05-08T19:09:48","slug":"le-sdf-quelle-a-nourri-etait-le-proprietaire-de-leclat-dore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lemondecache.site\/?p=86","title":{"rendered":"\u00abLe SDF qu\u2019elle a nourri \u00e9tait le propri\u00e9taire de L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL\u2019hiver avait abattu son manteau de glace sur la ville avec une brutalit\u00e9 sans pareille. Dans les rues pav\u00e9es du vieux quartier, le vent s\u2019engouffrait en rafales cinglantes, balayant les feuilles mortes et figeant le souffle des rares passants qui osaient s\u2019aventurer dehors. Au c\u0153ur de cette grisaille glaciale, le caf\u00e9 L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9 brillait comme un phare d\u2019esp\u00e9rance. Ses larges baies vitr\u00e9es laissaient \u00e9chapper une lumi\u00e8re aux tons chauds et miell\u00e9s, promettant refuge, chaleur et le parfum r\u00e9confortant du caf\u00e9 torr\u00e9fi\u00e9 m\u00eal\u00e9 aux effluves de viennoiseries sorties du four.\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, le contraste avec la rue \u00e9tait saisissant. Le brouhaha l\u00e9ger des conversations, le tintement d\u00e9licat des cuill\u00e8res en argent contre la porcelaine et la douce chaleur ambiante cr\u00e9aient un cocon d\u2019insouciance.\u200bDehors, adoss\u00e9 contre le mur de briques l\u00e9preuses qui jouxtait l\u2019\u00e9tablissement, un homme luttait contre la morsure du froid. Il paraissait avoir la soixantaine, bien que les \u00e9preuves de la rue eussent sans doute pr\u00e9matur\u00e9ment creus\u00e9 les sillons profonds qui marquaient son visage. Ses v\u00eatements n\u2019\u00e9taient plus qu\u2019un amas de tissus superpos\u00e9s, sales, effiloch\u00e9s aux coutures, ayant depuis longtemps perdu leur couleur d\u2019origine sous la crasse et la poussi\u00e8re de la ville. Ses mains tremblantes \u00e9taient enfouies dans des poches trou\u00e9es. La t\u00eate baiss\u00e9e, il fixait le trottoir humide, semblant porter sur ses \u00e9paules fatigu\u00e9es toute la mis\u00e8re du monde. Pouss\u00e9 par un instinct de survie plus fort que la honte, l\u2019homme fit un pas vers la porte vitr\u00e9e. La clochette en laiton teinta gaiement lorsqu\u2019il poussa le battant. Imm\u00e9diatement, comme par l\u2019effet d\u2019une onde de choc invisible, le volume des conversations baissa. Les regards des clients ais\u00e9s gliss\u00e8rent vers lui, charg\u00e9s de g\u00eane, de piti\u00e9 fugace ou de r\u00e9probation muette. L\u2019homme, conscient de son intrusion dans ce monde qui n\u2019\u00e9tait plus le sien, n\u2019osa pas avancer davantage. Il s\u2019assit lourdement \u00e0 la premi\u00e8re table pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e, la plus expos\u00e9e aux courants d\u2019air, et garda la t\u00eate d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment baiss\u00e9e, fixant le grain du bois vernis.\u200bChapitre II : La Lumi\u00e8re dans les T\u00e9n\u00e8bres\u200bAu fond de la salle, derri\u00e8re le long comptoir en zinc, \u00c9lodie observait la sc\u00e8ne. \u00c0 vingt ans \u00e0 peine, la jeune serveuse poss\u00e9dait une douceur naturelle qui contrastait avec l\u2019agitation perp\u00e9tuelle du m\u00e9tier. Son uniforme noir et blanc \u00e9tait impeccablement repass\u00e9, ses cheveux nou\u00e9s en un chignon soign\u00e9. \u00c9lodie connaissait la duret\u00e9 de la vie. \u00c9tudiante boursi\u00e8re, elle cumulait les heures dans ce caf\u00e9 pour payer la chambre d\u2019h\u00f4pital de sa m\u00e8re malade, jonglant avec un budget si serr\u00e9 qu\u2019une simple erreur de caisse pouvait la pr\u00e9cipiter dans l\u2019ab\u00eeme. Pourtant, en regardant cet homme bris\u00e9, elle ne vit pas la salet\u00e9 ni les guenilles ; elle vit un \u00eatre humain transi de froid, dont les \u00e9paules tremblaient de faim et d\u2019\u00e9puisement. Sans r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences, elle se dirigea vers les cuisines. Le chef venait de pr\u00e9parer un plat du jour g\u00e9n\u00e9reux : un b\u0153uf bourguignon fumant, accompagn\u00e9 de pommes de terre fondantes, dont la sauce riche et onctueuse embaumait la pi\u00e8ce. \u00c9lodie prit une assiette en porcelaine, la remplit copieusement, ajouta quelques tranches de pain frais et saisit des couverts propres.\u200bElle traversa la salle avec la gr\u00e2ce et la discr\u00e9tion d\u2019une ombre. Lorsqu\u2019elle arriva \u00e0 la table du vieil homme, ce dernier tressaillit, s\u2019attendant sans doute \u00e0 \u00eatre expuls\u00e9 manu militari comme cela lui arrivait si souvent.\u200bMais au lieu d\u2019une injonction \u00e0 partir, il vit une assiette chaude et fumante se poser d\u00e9licatement devant lui. La vapeur odorante monta vers son visage, r\u00e9veillant des sens engourdis par des jours de je\u00fbne. Il leva timidement les yeux. \u00c9lodie se tenait l\u00e0, pench\u00e9e vers lui, envelopp\u00e9e d\u2019une aura de bienveillance. Elle lui adressa un sourire d\u2019une puret\u00e9 d\u00e9sarmante, un de ces sourires qui restaurent instantan\u00e9ment la dignit\u00e9 de celui qui le re\u00e7oit.\u200b\u2014 C\u2019est offert par la maison\u2026 murmura-t-elle doucement, pour ne pas attirer l\u2019attention.\u200bLe visage de l\u2019homme se figea. Sous la couche de crasse, ses yeux bleus, d\u2019une profondeur insondable, s\u2019\u00e9carquill\u00e8rent de surprise. Pendant une fraction de seconde, une lueur d\u2019une intelligence aigu\u00eb et d\u2019une noblesse inattendue traversa son regard. Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit.\u200bChapitre III : Le Couperet de la Col\u00e8re\u200bL\u2019instant de gr\u00e2ce fut brutalement bris\u00e9. Derri\u00e8re la caisse enregistreuse, un bruit sec retentit. Marc, le g\u00e9rant de la salle, venait de claquer son carnet de commandes sur le comptoir. Homme sec, ambitieux et d\u00e9nu\u00e9 d\u2019empathie, il g\u00e9rait L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9 avec une main de fer, obnubil\u00e9 par le chiffre d\u2019affaires et la r\u00e9putation de l\u2019\u00e9tablissement aupr\u00e8s de sa client\u00e8le hupp\u00e9e.\u200bLe visage d\u00e9form\u00e9 par une col\u00e8re m\u00e9prisante, il s\u2019avan\u00e7a \u00e0 grands pas vers l\u2019avant du caf\u00e9. Il ne daigna m\u00eame pas jeter un regard au vagabond. Son index accusateur se tendit vers \u00c9lodie, comme un poignard.\u200b\u2014 Non ! s\u2019exclama-t-il, sa voix r\u00e9sonnant avec une agressivit\u00e9 s\u00e8che et tranchante dans le silence subit de la salle. Ce sera sur TON salaire !\u200bLe sang d\u2019\u00c9lodie ne fit qu\u2019un tour. Elle sentit les regards inquisiteurs de toute la salle converger vers elle. Le prix de ce plat repr\u00e9sentait pour elle plusieurs heures d\u2019un travail harassant. Cela signifiait des repas saut\u00e9s pour elle-m\u00eame dans les jours \u00e0 venir. Le choc fut rude, et une l\u00e9g\u00e8re p\u00e2leur s\u2019empara de ses joues. Pourtant, malgr\u00e9 la peur et l\u2019angoisse financi\u00e8re qui lui nouaient l\u2019estomac, elle redressa les \u00e9paules. Elle ne baissa pas les yeux devant son sup\u00e9rieur. Elle resta calme, digne.\u200b\u2014 Tr\u00e8s bien, Marc. Retirez-le de ma paie, r\u00e9pondit-elle d\u2019une voix pos\u00e9e, refusant de lui donner la satisfaction de la voir pleurer.\u200bMarc l\u00e2cha un ricanement d\u00e9daigneux, tourna les talons et retourna \u00e0 sa caisse, marmonnant des insultes \u00e9touff\u00e9es sur l\u2019incomp\u00e9tence et la na\u00efvet\u00e9 de son employ\u00e9e.\u200b\u00c9lodie reporta son attention sur l\u2019homme assis \u00e0 la table. Il avait cess\u00e9 de manger, la fourchette suspendue en l\u2019air. Il avait tout entendu. Le sacrifice que cette jeune femme venait de faire pour lui n\u2019avait pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 sa compr\u00e9hension. Il leva lentement les yeux vers elle, et cette fois, l\u2019\u00e9motion fendit son armure de silence. Ses yeux s\u2019embu\u00e8rent. Un sourire d\u2019une sinc\u00e9rit\u00e9 bouleversante, presqu\u2019enfantine, \u00e9tira ses l\u00e8vres gerc\u00e9es.\u200b\u2014 Merci\u2026 laissa-t-il \u00e9chapper, sa voix tremblante, bris\u00e9e par les sanglots contenus et par des ann\u00e9es de solitude. Vraiment merci\u2026\u200b\u00c9lodie hocha doucement la t\u00eate, retenant ses propres larmes, et s\u2019\u00e9loigna pour le laisser savourer ce repas qui lui co\u00fbtait si cher, mais dont la valeur humaine \u00e9tait inestimable.\u200bChapitre IV : La Roue du Temps\u200bLes semaines pass\u00e8rent, froides et implacables. \u00c9lodie avait encaiss\u00e9 le coup financier. Elle avait mang\u00e9 des p\u00e2tes nature, march\u00e9 sous la pluie pour \u00e9conomiser les tickets de bus, et continu\u00e9 de sourire \u00e0 chaque client qui franchissait la porte de L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9. Le vieil homme, lui, n\u2019\u00e9tait jamais revenu. Parfois, en regardant par la fen\u00eatre \u00e0 travers la bu\u00e9e, \u00c9lodie esp\u00e9rait secr\u00e8tement l\u2019apercevoir, s\u2019assurer qu\u2019il avait surv\u00e9cu aux pires nuits de gel. Mais la rue l\u2019avait aval\u00e9, comme elle avale tant de destins bris\u00e9s.\u200bPendant ce temps, l\u2019ambiance au caf\u00e9 s\u2019\u00e9tait d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e. Marc \u00e9tait devenu de plus en plus tyrannique. Des rumeurs inqui\u00e9tantes couraient parmi le personnel : le propri\u00e9taire du caf\u00e9, un vieil homme d\u2019affaires invisible, s\u2019appr\u00eatait \u00e0 vendre l\u2019\u00e9tablissement \u00e0 un grand groupe immobilier. Le lieu serait bient\u00f4t ras\u00e9 pour faire place \u00e0 une cha\u00eene de restauration rapide sans \u00e2me. Marc s\u2019en r\u00e9jouissait, esp\u00e9rant obtenir un poste de direction dans le nouveau complexe. \u00c9lodie, elle, redoutait le ch\u00f4mage, qui signerait l\u2019arr\u00eat de mort des soins de sa m\u00e8re.\u200bC\u2019est lors d\u2019une de ces mornes apr\u00e8s-midis d\u2019hiver que le destin d\u00e9cida de rebattre les cartes de la mani\u00e8re la plus th\u00e9\u00e2trale qui soit.\u200bChapitre V : La M\u00e9tamorphose\u200bIl \u00e9tait environ quinze heures. Le ciel \u00e9tait charg\u00e9 de lourds nuages gris. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, une longue et luxueuse voiture noire, une berline d\u2019une \u00e9l\u00e9gance rare aux vitres fum\u00e9es et aux chromes \u00e9tincelants, glissa silencieusement le long du trottoir avant de s\u2019arr\u00eater pile devant l\u2019entr\u00e9e du caf\u00e9.\u200bLe temps sembla soudain se suspendre. Les conversations \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9tablissement moururent sur les l\u00e8vres des clients, fascin\u00e9s par l\u2019apparition de ce v\u00e9hicule de milliardaire dans leur quartier. Un chauffeur en livr\u00e9e impeccable sortit, contourna prestement le capot et ouvrit la porti\u00e8re arri\u00e8re avec une d\u00e9f\u00e9rence absolue.\u200bUn homme en descendit.\u200bL\u2019image semblait passer au ralenti. Une chaussure en cuir noir, polie comme un miroir, se posa sur les pav\u00e9s humides. Puis, la silhouette se dressa. L\u2019homme portait un costume trois pi\u00e8ces taill\u00e9 sur mesure dans une laine sombre d\u2019une qualit\u00e9 exceptionnelle, recouvert d\u2019un manteau de cachemire aux lignes parfaites. Sa posture \u00e9tait droite, imposante, respirant une autorit\u00e9 naturelle et un charisme magn\u00e9tique. Ses cheveux argent\u00e9s \u00e9taient coiff\u00e9s avec soin, sa barbe finement taill\u00e9e.\u200bIl leva les yeux vers l\u2019enseigne de L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9.\u200bC\u2019\u00e9tait lui. L\u2019homme SDF d\u2019il y a quelques semaines.\u200bPourtant, il \u00e9tait transform\u00e9, transfigur\u00e9. La mis\u00e8re et la crasse n\u2019\u00e9taient plus qu\u2019un lointain mirage ; il se d\u00e9gageait de lui la puissance tranquille de ceux qui dirigent le monde. Il marcha d\u2019un pas assur\u00e9 vers l\u2019entr\u00e9e. Le tintement de la clochette, autrefois annonciateur d\u2019intrusion, sonna cette fois comme les trompettes d\u2019un triomphe royal.\u200bChapitre VI : L\u2019Heure des R\u00e9v\u00e9lations\u200bLa porte se referma derri\u00e8re lui. La salle enti\u00e8re \u00e9tait p\u00e9trifi\u00e9e, hypnotis\u00e9e par la pr\u00e9sence de cet homme dont le regard vif scrutait l\u2019assembl\u00e9e. Tous les yeux \u00e9taient riv\u00e9s sur lui. Marc, le g\u00e9rant, s\u2019avan\u00e7a pr\u00e9cipitamment depuis sa caisse, ajustant sa cravate, le visage fendu d\u2019un sourire obs\u00e9quieux et servile, pr\u00eat \u00e0 offrir la meilleure table \u00e0 ce client de prestige.\u200bMais l\u2019homme l\u2019ignora totalement, passant devant lui comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un courant d\u2019air.\u200bSes yeux cherchaient quelqu\u2019un de pr\u00e9cis. Ils trouv\u00e8rent \u00c9lodie.\u200bLa jeune femme, fig\u00e9e pr\u00e8s de la machine \u00e0 caf\u00e9, l\u00e2cha presque le torchon qu\u2019elle tenait. Elle cligna des yeux, incr\u00e9dule. Sous la coupe de cheveux \u00e9l\u00e9gante et le costume de grand faiseur, elle reconnut instantan\u00e9ment la profondeur de ce regard bleu qu\u2019elle n\u2019avait jamais oubli\u00e9.\u200bL\u2019homme s\u2019avan\u00e7a jusqu\u2019\u00e0 elle, imposant un silence religieux dans toute la salle. Sa d\u00e9marche fluide, son calme absolu, contrastaient avec l\u2019agitation \u00e9touff\u00e9e qui r\u00e9gnait autour. Il s\u2019arr\u00eata \u00e0 un m\u00e8tre d\u2019elle. Il portait \u00e0 la main une lourde chemise cartonn\u00e9e en cuir fin, frapp\u00e9e de lettres dor\u00e9es.\u200b\u2014 Bonjour, \u00c9lodie, dit-il.\u200bSa voix n\u2019\u00e9tait plus tremblante. Elle \u00e9tait grave, pos\u00e9e, chaleureuse, charg\u00e9e d\u2019une infinie gratitude.\u200b\u2014 Vous\u2026 balbutia la jeune serveuse, le souffle court. Vous \u00eates\u2026\u200b\u2014 Je suis Armand de Villiers, d\u00e9clara-t-il doucement pour elle seule, bien que le silence perm\u00eet \u00e0 Marc et aux clients proches de tout entendre. Il y a un mois, j\u2019ai voulu savoir si cet \u00e9tablissement, que j\u2019ai fond\u00e9 avec ma d\u00e9funte \u00e9pouse il y a quarante ans, poss\u00e9dait encore une \u00e2me. Je savais que les chiffres baissaient, je savais que l\u2019ambiance s\u2019\u00e9tait corrompue. J\u2019ai voulu tester la v\u00e9rit\u00e9 de ce lieu avant de le vendre aux promoteurs qui me harcelaient.\u200bIl tourna l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate pour jeter un regard glacial, lourd de m\u00e9pris, vers Marc, dont le visage venait de virer \u00e0 la couleur de la cendre. Le g\u00e9rant venait de comprendre. Il venait de maltraiter publiquement le grand patron, le milliardaire propri\u00e9taire des murs et du fonds de commerce. Ses jambes sembl\u00e8rent sur le point de se d\u00e9rober.\u200bArmand reporta son attention sur \u00c9lodie, et ses yeux s\u2019adoucirent instantan\u00e9ment.\u200b\u2014 J\u2019ai rev\u00eatu les habits du d\u00e9sespoir, continua-t-il, et j\u2019ai franchi cette porte. J\u2019y ai trouv\u00e9 le cynisme, l\u2019arrogance et la cruaut\u00e9. Mais, au milieu de ces t\u00e9n\u00e8bres, j\u2019y ai surtout trouv\u00e9 une lumi\u00e8re. La v\u00f4tre. Vous avez risqu\u00e9 votre propre s\u00e9curit\u00e9 financi\u00e8re, votre repas, pour un parfait inconnu qui vous r\u00e9pugnait. Vous avez sauv\u00e9 ma foi en l\u2019humanit\u00e9, et vous avez honor\u00e9 la m\u00e9moire de ce que ce caf\u00e9 \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre : un refuge.\u200bIl leva la luxueuse chemise en cuir et la tendit lentement vers elle. \u00c9lodie, tremblante de la t\u00eate aux pieds, la prit machinalement, n\u2019osant pas l\u2019ouvrir.\u200b\u2014 Mademoiselle\u2026 pronon\u00e7a-t-il de sa voix chaleureuse et enveloppante, qui r\u00e9sonna dans le silence absolu du caf\u00e9. Maintenant, ce caf\u00e9 est \u00e0 vous.\u200bChapitre VII : Un Final Captivant\u200bL\u2019impact de ces mots fut comparable \u00e0 celui d\u2019une bombe silencieuse. Dans un double gros plan imaginaire, on aurait pu voir les visages stup\u00e9faits de la salle. Marc s\u2019appuya contre le comptoir, la bouche ouverte, le regard vide, voyant toute sa carri\u00e8re, son arrogance et son futur s\u2019effondrer en une seule phrase. Il n\u2019\u00e9tait plus rien. La justice immanente venait de s\u2019abattre sur lui avec une pr\u00e9cision chirurgicale.\u200b\u00c9lodie, elle, ouvrit lentement la chemise. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, des actes notari\u00e9s officiels, sign\u00e9s et paraph\u00e9s, stipulaient la cession totale du fonds de commerce et des murs de L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9 \u00e0 son nom, avec un compte d\u2019exploitation largement approvisionn\u00e9 pour assurer son avenir et les soins de sa m\u00e8re.\u200bLe poids des mots, la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019instant, tout s\u2019abattit sur elle. Ses genoux vacill\u00e8rent l\u00e9g\u00e8rement. Elle releva la t\u00eate vers Armand. Ses yeux brillaient, la barri\u00e8re de son professionnalisme ayant vol\u00e9 en \u00e9clats face au tsunami \u00e9motionnel qui la submergeait. Les larmes, qu\u2019elle avait si longtemps retenues face \u00e0 la fatigue et aux brimades, mont\u00e8rent \u00e0 ses yeux, br\u00fblantes, inexorables.\u200b\u2014 Je\u2026 je n\u2019arrive pas \u00e0 y croire\u2026 murmura-t-elle, sa voix cass\u00e9e par l\u2019\u00e9motion, incapable de retenir les sanglots qui lui serraient la gorge.\u200bUne premi\u00e8re larme, brillante comme un diamant, roula sur sa joue droite, bient\u00f4t suivie par une autre. Des larmes de joie pure, de lib\u00e9ration, le point culminant d\u2019ann\u00e9es de luttes silencieuses et de sacrifices invisibles enfin reconnus.\u200bArmand la regarda avec une bienveillance paternelle, un l\u00e9ger sourire au coin des l\u00e8vres. Il n\u2019y avait plus dans son regard l\u2019ombre du vagabond, mais l\u2019\u00e9clat de l\u2019homme accompli qui venait d\u2019effectuer la plus belle transaction de son existence : acheter l\u2019avenir d\u2019un c\u0153ur noble.\u200b\u2014 Ne doutez jamais du pouvoir de votre gentillesse, \u00c9lodie, murmura-t-il en posant une main rassurante sur l\u2019\u00e9paule de la jeune femme. Vous \u00e9tiez pr\u00eate \u00e0 payer pour l\u2019humanit\u00e9 de ce monde. Aujourd\u2019hui, c\u2019est le monde qui vous rend la monnaie. Gardez cet endroit vivant. Gardez-lui son \u00e2me.\u200bIl recula d\u2019un pas, inclina respectueusement la t\u00eate devant la nouvelle propri\u00e9taire des lieux, et tourna les talons.\u200bTandis que la berline noire s\u2019\u00e9loignait dans la lumi\u00e8re d\u00e9clinante de l\u2019hiver, laissant derri\u00e8re elle un g\u00e9rant foudroy\u00e9 et des clients sans voix, \u00c9lodie serrait les documents contre son c\u0153ur. \u00c0 travers ses larmes, un sourire radieux \u00e9clairait son visage. Dehors, le froid continuait de s\u00e9vir, mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de L\u2019\u00c9clat Dor\u00e9, le printemps venait soudainement de fleurir, promettant des jours o\u00f9 plus jamais la compassion ne serait punie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u200bL\u2019hiver avait abattu son manteau de glace sur la ville avec une brutalit\u00e9 sans pareille. 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